Pièce premièreUn décret, deux orthographes
Point de départ : une anomalie sur mes papiers, deux façons d'écrire le même prénom, et un acte de 1965 pour l'expliquer.
Je m'appelle Abdellah. Certains écrivent Abdallah, et ce prénom m'a été donné en hommage à mon aïeul, naturalisé algérien à l'indépendance : quand presque tous ceux de son origine partaient, lui a choisi de rester, et jusqu'à changer de nom. En cherchant qui il était, j'ai trouvé ceci : une mention manuscrite portée sur un registre de Marnia, petite ville de l'ouest algérien. Par décret du 27 février 1965, un maçon de soixante-dix-huit ans né Bernard Joseph Martinez est naturalisé algérien et « portera désormais le nom de Benabderrahmane, prénom : Abdallah ». La copie française du même acte écrit « Abdellah ». Les deux orthographes qui me suivent depuis l'école sont nées là, sous deux plumes différentes, pour le même homme : mon arrière-arrière-grand-père. Porter son prénom, c'est porter ce choix-là.
La famille conserve aussi la pièce mère : l'ampliation du décret n° 4171 lui-même, dactylographiée à Alger et signée de la main d'Ahmed Ben Bella, le premier président de la République algérienne, quatre mois avant le coup d'État qui le renversera. Que le chef de l'État nouveau ait signé lui-même la naturalisation d'un maçon de Maghnia en dit long sur ce moment de bascule. Elle apprend aussi son adresse, 33 rue de Martimprey à Maghnia, et le nom de ses parents. Mais sur la ligne décisive, « s'appellera désormais : Benabderrahmane Abd_llah », la voyelle est un pâté d'encre. J'ai comparé la lettre, pixel par pixel, aux autres frappes de la même machine sur la même page : elle s'apparie à 95 % avec le a final du même mot, contre 79 % pour le meilleur e du décret, soit environ trois chances sur quatre pour Abdallah. L'hésitation entre mes deux orthographes ne date pas de moi : elle est dans la frappe d'origine.
L'enquête a ensuite retrouvé la trace imprimée de la décision : le Journal officiel algérien du 12 mars 1965 publie la liste des naturalisés du 27 février, et son nom y figure, page 232 ; le typographe, qui avait le décret sous les yeux, a lu Abdallah. Quant à la loi de 1963 qu'il invoque, son article 15 précise que le changement de nom se fait « à la demande de l'intéressé » : Abdallah n'était pas imposé, c'était sa demande.
Pièce deuxièmeL'homme de 1886
Ce décret est celui d'un vieillard. Pour comprendre son choix, il faut remonter le fil jusqu'à sa naissance, soixante-dix-neuf ans plus tôt.
Bernard Joseph Martinez naît le 27 mai 1886 à Aïn Témouchent, dans l'Oranie, de Bernard Martinez et de Maria Montesinos : une famille aux noms espagnols, comme des dizaines de milliers d'autres dans l'ouest de l'Algérie coloniale. Son acte de naissance, retrouvé dans les registres numérisés des Archives nationales d'outre-mer, porte toute sa vie dans la marge : un premier mariage à Marnia le 27 mai 1911, le jour de ses vingt-cinq ans ; un deuxième à Tlemcen en 1930 ; le troisième en 1940 ; et, collé sur l'acte, le feuillet de 1965 qui raye Martinez Bernard Joseph pour écrire Benabderrahmane Abdallah. Maçon de métier, son fascicule de mobilisation, classe 1907, l'envoie dans la Grande Guerre en service auxiliaire ; vingt ans plus tard, l'Office national des combattants lui délivre à Oran la carte du combattant n° 15868. Le portrait ci-contre, le seul que la famille ait gardé de son visage, le montre avec son lorgnon et sa moustache.
Sa fiche matricule, retrouvée elle aussi aux Archives nationales d'outre-mer, raconte cette guerre en détail : zouave au 2e régiment dès 1908, rappelé le 3 août 1914, embarqué pour l'armée d'Orient, il est blessé d'une balle à l'épaule droite au combat de Kenali, devant Monastir, en Macédoine, le 20 octobre 1916. Médaille commémorative, médaille de la Victoire, service auxiliaire en 1918 pour bronchite chronique. L'archive donne jusqu'à son signalement : un mètre soixante-neuf, cheveux châtains, yeux gris.
D'où venaient les Martinez et les Montesinos ? Le registre ne le dit pas : un acte de naissance ne note que le domicile, Aïn Témouchent, jamais la ville d'origine. J'ai cherché leur mariage dans tout l'index des Archives nationales d'outre-mer, commune par commune, de Beni-Saf à Oran : aucune union Martinez et Montesinos n'y figure, et aucun des Montesinos mariés en Oranie n'épouse un Martinez. Le plus probable est qu'ils se sont mariés en Espagne avant de traverser, comme la plupart des familles de la côte oranaise, venues d'Almería, d'Alicante et de Murcie chercher du travail dans les mines de Beni-Saf et les vignes de la Tafna. La ville exacte, elle, dort peut-être dans l'acte de mariage de 1911 : c'est la pièce que j'attends du service central d'état civil de Nantes, et le prochain maillon de cette enquête.
Pièce troisièmeMarnia, 11 janvier 1940
Un demi-siècle a passé, et deux épouses avant elle. À cinquante-trois ans, l'ancien zouave se marie une dernière fois : c'est de là que vient ma lignée.
Le 11 janvier 1940, à la mairie de Marnia, à la frontière marocaine, il épouse en troisièmes noces Zahra Morsli, née dans la même ville vers 1918, fille de Bensalah et de Fatma Diab. Il a cinquante-trois ans, elle en a une vingtaine. L'acte, recopié en 2013 par le service central d'état civil de Nantes, est exactement le type de page manuscrite pour lequel l'atelier de lecture de ce site a été construit. Le petit livret de famille délivré deux mois plus tard ne quittera plus jamais la famille.
Pièce quatrièmeLes enfants Martinez
De ce mariage naissent trois enfants, tous encore sous le nom espagnol du père. L'une d'eux est mon arrière-grand-mère.
Trois enfants sont inscrits au livret : Benamar, Mostefa né le 27 février 1940, et Khadoudja née le 31 octobre 1942, mon arrière-grand-mère. Tous déclarés sous le nom Martinez. Le livret militaire de Mostefa, classe 1960, le montre appelé au service en mars 1962, dans les derniers mois de la guerre, puis renvoyé dans ses foyers. Trois ans plus tard, le décret de naturalisation de leur père fera de toute la fratrie des Benabderrahmane.
Pièce cinquièmeChoisir son nom, choisir son pays
Nous revoici devant le décret du début, mais à sa vraie place dans le temps : la réponse d'un homme de soixante-dix-huit ans à la question de 1962, rester ou partir.
L'Algérie devient indépendante en 1962. Le carnet du ministère des Finances, tamponné à Alger en novembre 1963, montre le vieil homme dans les démarches de l'après : pensions, guichets, cachets. Puis vient le décret du 27 février 1965 : à soixante-dix-huit ans, l'ancien combattant né sous un nom espagnol choisit la nationalité algérienne et le nom d'Abdallah Benabderrahmane. Il meurt deux ans plus tard, en 1967. Zahra, elle, vivra jusqu'en 2009. Je suis né en 2002 : nous avons partagé sept ans sans que je sache rien de tout cela.
Pièce sixièmeL'affiche, ou l'affaire Diab
Avant de descendre jusqu'à moi, une pièce de la liasse déborde de l'histoire familiale sur celle de l'immigration tout entière.
Dans la même liasse, un document d'une autre nature : l'appel de Fatna Diab au rassemblement de la Bastille, en décembre 1972, après la mort de son frère Mohamed Diab au commissariat de Versailles. Le nom Diab est celui de la mère de Zahra ; la mémoire familiale dit que Mohamed Diab était un cousin ou un oncle de mon arrière-grand-mère. Aucun acte ne l'établit pour l'instant : je reproduis l'affiche comme un document d'histoire, et comme la prochaine piste à vérifier, registre en main.
L'affaire, elle, est bien documentée. Le 29 novembre 1972, Mohamed Diab, chauffeur-livreur algérien installé à Versailles, père de quatre enfants, est interpellé à l'hôpital où sa mère est soignée, parce qu'il refuse de quitter sa chambre. Conduit au commissariat de la caserne de Noailles, il y meurt sous les balles d'un brigadier, René Marquet, qui invoque la légitime défense. La famille refuse cette version : sa veuve, Zara Diab, témoigne au journal télévisé, sa sœur Fatna signe l'appel reproduit ici, et un comité de défense mène sa propre contre-enquête, publiée dès 1973. Le 16 décembre 1972, une marche interdite se forme quand même entre Bonne-Nouvelle et Barbès ; Michel Foucault, Jean Genet et Claude Mauriac y sont interpellés, et cent trente-sept personnalités, de Sartre à Simone de Beauvoir, signent l'appel du comité. Il faudra sept ans et demi de procédure pour arriver, le 30 mai 1980, à un non-lieu.
Un demi-siècle plus tard, l'affaire est devenue un objet d'histoire : une affiche jumelle de la nôtre est entrée dans les collections du Musée national de l'histoire de l'immigration, la contre-enquête de 1973 a été rééditée en 2017, et l'historien Philippe Artières lui a consacré un livre chez Gallimard en 2024, À bout portant. Versailles 1972. Que notre exemplaire ait été plié, gardé et transmis dans les papiers d'une famille de Marnia dit à sa manière ce que l'affiche représentait pour ceux qui l'ont conservée. Toutes les références sont réunies dans la visionneuse, en cliquant sur le document.
Pièce septièmeJusqu'à moi
Reste le dernier tronçon du fil : les quatre générations qui mènent de Marnia à Nanterre, et rendent son prénom à l'enfant du début.
Khadoudja épouse Abdelkader Arfa ; leur fille Hassiba naît le 31 décembre 1964 à Maghnia, le nouveau nom de Marnia. Hassiba et Mohamed Soltani, venu de l'oasis de Tolga, ont une fille née à Argenteuil en 1984 : ma mère, Amina. Je nais à Nanterre le 26 juillet 2002, Abdellah Souleyman Hassani : le prénom que l'aïeul avait choisi en restant, donné en mémoire de lui à l'autre bout du trajet. Quatre générations, deux rives, deux orthographes. Les actes récents qui documentent ce chemin, de Maghnia à Argenteuil puis Nanterre, concernent des personnes vivantes : ils sont dans l'arbre, pas à l'image.
L'arbreMa lignée directe, document par document
Méthode : chaque page a été photographiée puis lue avec l'atelier de ce site (voir la démonstration), et la transcription vérifiée à la main. Les passages douteux sont marqués [?]. Les passages en arabe, comme le bandeau de l'affiche de 1972, ont été lus avec un modèle en ligne, l'atelier du site ne lisant pour l'instant que le français. Les dates sans document sont issues de l'arbre dressé par la famille et restent à confirmer par les registres. Les documents des personnes vivantes ne sont pas reproduits.
Abdellah, Abdallah : les registres retiendront les deux graphies, et peut-être qu'au fond elles importent peu. En arabe, ce prénom ne s'écrit que d'une façon, عبد الله, et ne dit qu'une chose : serviteur de Dieu. Une plume française, une plume algérienne, un maçon qui le choisit à soixante-dix-huit ans, un enfant qui le reçoit à Nanterre : les écritures passent, le sens, lui, traverse.